Carnet du Projeteur

Comment apprendre le dessin de coffrage béton après le travail

Reconversion bâtiment : dessiner un plan de coffrage béton armé le soir sur un ordinateur de bureau à la maison

La souris glisse encore un peu entre mes doigts froids quand je referme la fenêtre de calques pour la troisième fois, certaine d'avoir raté quelque chose d'évident. Le plan de dalle en béton armé affiché à l'écran refuse obstinément de s'aligner avec le cartouche, et mon crayon HB traîne sur le carnet à petits carreaux, toujours au même endroit à gauche du clavier, sans avoir servi ce soir. Le ventilateur de l'ordinateur se met à crépiter, comme à chaque rendu un peu lourd, pendant que je me demande, pas pour la première fois, si cette reconversion vers le dessin technique du bâtiment, cet apprentissage du soir entre deux portes, avait vraiment un sens un soir comme celui-là, dans le coin bureau du salon de mon appartement à Sotteville-lès-Rouen.

Longtemps, j'ai cru qu'il suffisait de regarder des tutoriels vidéo, assise dans le canapé, sans même ouvrir le logiciel à côté pour suivre en même temps. Ça n'a strictement rien donné : le lendemain devant l'écran, mes mains ne savaient toujours pas où cliquer, et les gestes que je croyais avoir retenus s'étaient évaporés pendant la nuit. Ce qui a fini par marcher, c'est beaucoup moins glamour : ouvrir le logiciel en parallèle de chaque vidéo, mettre sur pause toutes les dix secondes, et refaire le geste avec mes propres mains jusqu'à ce qu'il rentre pour de bon.

Le plan de coffrage, ce moule qu'on dessine avant le béton armé

Un plan de coffrage, dans le vocabulaire du chantier, c'est le dessin du moule avant qu'on y coule quoi que ce soit : les banches en bois ou en métal qui vont contenir le béton frais le temps qu'il prenne. Dessiner ça revient un peu à tracer le contour d'un patron de couture avant même d'avoir choisi le tissu, sauf qu'ici une erreur de quelques centimètres ne se rattrape pas avec un ourlet. Le plan doit dire, sans ambiguïté possible, où s'arrête chaque mur, chaque poteau, chaque dalle, et où on laisse volontairement un vide, une réservation, pour qu'un tuyau ou une gaine puisse passer plus tard sans qu'on ait à masser à travers un mur déjà coulé.

Ce qui m'a mis du temps à comprendre, c'est que ce plan ne sert pas qu'à moi ou à mon logiciel : c'est le document que le maçon dépliera sur son établi, en plein courant d'air, pour savoir où poser sa première planche. Un coffrage mal pensé sur le papier devient un vrai casse-tête en vrai, avec du bois qui ne tombe pas juste ou un angle qui ne ferme pas. Alors avant de tracer un trait, j'essaie maintenant de me demander à quoi il correspond dans la vraie vie, pas seulement à quelle commande du logiciel il appartient.

Plan de coffrage béton imprimé et annoté à la main pendant une séance de dessin technique du soir

Pourquoi l'échelle 1/50 revient tout le temps ?

Sur mes tout premiers plans de dalle, j'ignorais encore que les plans de ferraillage courants se dessinent en général au 1/20, au 1/50 ou au 1/100 selon la taille de l'ouvrage, et que le 1/50 revient le plus souvent pour des poutres et des dalles de portée standard. Faute de l'avoir réglé correctement à la mise en page, mon tout premier plan de dalle est sorti de l'imprimante minuscule, écrasé dans un coin de la feuille A3 comme un timbre-poste oublié, pendant qu'une autre fois mes barres se sont retrouvées grosses comme des troncs d'arbres à l'écran.

Ce que je vérifie systématiquement maintenant, avant même de lancer une impression, c'est l'échelle réellement appliquée à la mise en page, et pas seulement celle affichée dans un coin de mon dessin. Un chiffre juste dans une case ne veut rien dire si le format de sortie n'a pas été calé dessus.

Le cartouche a fini par m'apprendre à ralentir.

Le cartouche d'un plan de structure, j'ai fini par l'apprendre à mes dépens, doit au minimum porter le titre du projet, le numéro du plan, l'indice de révision, l'échelle et la date, avec le nom de la personne qui a dessiné. Sur un des tout premiers plans que j'ai imprimés fièrement, le cadre du cartouche est sorti décalé par rapport au reste de la feuille, comme si quelqu'un avait poussé la page entière de deux centimètres vers la droite au moment de l'impression.

Je me souviens d'avoir posé une règle en travers d'une feuille encore tiède de l'imprimante, un peu essoufflée, pour vérifier que les deux axes du plan tombaient enfin exactement l'un sur l'autre. La mise en page d'un cartouche, avec ses propres pièges d'échelle à l'impression, mériterait sans doute tout un carnet à elle seule, mais ce soir-là, j'ai juste noté dans un coin qu'il fallait que je reprenne cette histoire de mise en page depuis le début.

Trait fort, trait fin : la convention qui change tout

Dans le dessin de ferraillage, les armatures se tracent en trait fort tandis que le contour du béton reste en trait fin, une convention du dessin technique du bâtiment que personne ne m'avait expliquée avant que je la découvre en comparant deux vieux plans côte à côte sur la table. Les barres, elles, se désignent par leur diamètre en millimètres précédé de la mention HA, pour haute adhérence, dans les bureaux d'études actuels — on voit par exemple HA8, HA10 ou HA12 sur les plans récents — alors que l'ancienne notation FeE traîne encore sur pas mal de plans plus anciens qu'on me prête pour m'exercer.

Le pourquoi profond de tout ça, je l'ai fini par démêler un autre soir en creusant le vocabulaire de base du ferraillage, et ce sera pour un autre carnet plutôt que celui-ci. Pour l'instant, retenir la différence entre les deux épaisseurs de trait suffit déjà à rendre un plan lisible par quelqu'un d'autre que moi.

Regarder un bloc d'armature refuser d'entrer

Un bloc d'armature refusait carrément de s'insérer correctement l'autre soir : je le posais où je voulais sur le plan, et il apparaissait à une échelle absurde, tourné dans le mauvais sens, comme s'il avait sa propre idée de l'endroit où il devait aller. J'ai fini par comprendre que le point d'insertion du bloc et l'unité du dessin dans lequel je travaillais ne parlaient pas du tout la même langue, et qu'aucune insistance sur le clic gauche n'y changerait rien tant que je n'aurais pas réglé ce détail-là en amont.

Sur le forum où je traîne le soir, Philibert Marcq, plus avancé que moi dans sa propre reconversion, m'a envoyé sans que je demande rien un lot de blocs d'armature tout prêts qu'il avait dénichés en ligne, avec une remarque du genre que ça m'éviterait de tout redessiner à la main. Les blocs dynamiques, ceux qui changent de taille ou de forme sans qu'on ait à les reconstruire un par un, sont visiblement tout un sujet en soi que je n'ai fait qu'effleurer pour l'instant.

L'enrobage manquait, et je ne l'ai vu qu'après coup.

Mon tout premier plan de poutre digne de ce nom oubliait purement et simplement l'enrobage, cette distance qu'on garde entre la surface du béton et l'acier et dont je ne maîtrise toujours pas tous les chiffres qui vont avec. Le plan est revenu annoté de partout, avec une flèche et un point d'interrogation à l'endroit exact où mes barres touchaient presque le bord du coffrage, et j'ai compris ce soir-là qu'un détail invisible sur le papier pouvait quand même faire toute la différence une fois coulé.

Passé un certain point de fatigue, je préfère fermer l'ordinateur et aller marcher un peu du côté du Parc des Boucles de la Seine Normande, histoire de laisser le plan se reposer avant d'y revenir avec des yeux moins fatigués. Ça ne corrige rien tout seul, mais ça évite au moins d'empiler une deuxième erreur bête par-dessus la première.

Ce qui reste à apprendre

Deux ans après avoir tout plaqué, il me reste un paquet de chantiers ouverts sur ce carnet : un gabarit qui organiserait mes calques une fois pour toutes au lieu que je les invente à chaque nouveau fichier, les petites routines du soir qui me permettent de tenir ce rythme de reconversion sans craquer, des routines automatiques qui feraient certains gestes répétitifs à ma place au lieu que je les refasse un par un à la main, et tout un pan du dessin de voirie et réseaux divers que je n'ai pour l'instant fait qu'apercevoir de loin sur les plans des autres. La nomenclature des armatures sur un plan compliqué, avec ses dizaines de lignes à ne pas confondre, m'a l'air d'un autre sommet entier que je n'ai pas encore commencé à gravir.

Clovis, mon ancien collègue de bureau parti se former à l'électricité six mois avant que je saute moi-même le pas, m'a encore demandé cette semaine où j'en étais, sceptique comme toujours mais visiblement curieux d'avoir la suite. Je ne sais pas trop quoi lui répondre, à part que ce soir, mon plan de dalle est enfin aligné sur son cartouche — et que je me demande combien de plans ratés il me reste encore à imprimer avant que ça devienne un vrai métier.

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