Carnet du Projeteur

Pourquoi dessiner un regard d'assainissement sur AutoCAD est si frustrant

Regard d'assainissement en béton armé dessiné sur AutoCAD dans un plan VRD

Deux millimètres. C'est l'épaisseur du joint en caoutchouc que je voulais dessiner à la perfection sur mon dernier regard d'assainissement, chanfrein compris, avant qu'un pair croisé sur un forum de dessin technique ne me remette gentiment les idées en place. Je m'appelle Lucie, je suis en reconversion vers le dessin béton armé et VRD (voirie et réseaux divers) après avoir quitté un bureau climatisé pour des soirées seule devant AutoCAD, et ce petit bout de génie civil caché sous le trottoir — un regard de visite, comme on dit dans le métier — m'a fait détester le logiciel avant que je comprenne que le problème n'était pas là où je le cherchais.

Le regard qui n'en fait qu'à sa tête

Le cercle qui doit représenter mon regard ne mesure pas grand-chose sur l'écran, mais il occupe toute la place dans ma tête. Je le trace, j'ajoute le carré de béton autour, deux traits pour les tuyaux qui arrivent et repartent, et déjà tout se complique : mes calques, que j'organise pourtant comme mes anciens dossiers papier — un pour le béton, un pour le tampon en fonte, un pour les canalisations — ne veulent plus rien dire dès que je déplace un seul élément. Le cercle glisse, les tuyaux restent en l'air, et mon regard ne regarde plus rien du tout. Ce qui me perd le plus, en réalité, c'est de faire correspondre ce que je dessine en plan avec ce qu'il se passe en coupe : la même canalisation doit apparaître deux fois, sous deux angles différents, et raccorder ses cotes des deux côtés sans jamais se contredire.

Calques AutoCAD superposés d'un regard de visite pour un plan VRD

Ce regard-là, remarquez, m'épargne pas mal de complications que je retrouve ailleurs. Pas de blocs dynamiques à paramétrer comme pour un tampon qui existerait en plusieurs diamètres, pas de nomenclature d'armatures à recopier ligne après ligne, pas de rayon de courbure d'ancrage à vérifier au compas comme sur une poutre. Le coffrage y est presque plus simple que celui d'une dalle ordinaire, et je n'ai pas eu à toucher aux références externes que d'autres empilent dans leurs fichiers sans que je m'y risque encore. Le reste de mon apprentissage continue en parallèle, lui : apprendre à lire un plan de coffrage et de ferraillage avant même de savoir le dessiner, reprendre les fondamentaux du ferraillage pour les quelques barres de renfort qui entourent l'ouverture, distinguer armatures longitudinales et transversales sans hésiter, et deviner où je vais bien pouvoir caser un jour les routines qui automatisent les tracés répétitifs, celles qu'on appelle LISP sur les forums.

Ce n'est pas AutoCAD le problème

On pense souvent, moi la première, que si un dessin résiste autant, c'est que le logiciel est mal fait, capricieux, ou tout simplement trop compliqué pour une débutante comme moi. J'ai posé la question sur un forum un soir où j'étais prête à tout arrêter, et Philibert Marcq, un pair plus avancé croisé sur ce même forum de dessin technique, m'a répondu avec un aplomb qui trahissait l'habitude : « Lucie, ton plan sera imprimé au 1/50e. Ton joint de deux millimètres sera quasi invisible sur le papier, personne ne le verra, et le maçon sur le chantier va le poser à la main, comme toujours. » Ça se sentait qu'il avait déjà mené un vrai plan de dalle pour un ami : ses réponses ont cette tranquillité de quelqu'un qui sait où s'arrêter, une assurance que je n'ai pas encore. Le problème, en fait, n'était pas AutoCAD. C'était moi, qui cherchais une précision d'horlogerie suisse là où seul compte l'endroit exact des altitudes, des diamètres et de l'implantation.

Cette même logique traverse d'ailleurs pas mal de mes soirées : Mes astuces pour dessiner un mur de soutènement béton armé rapidement reposent sur l'idée qu'il faut savoir où arrêter la précision et où la laisser filer. Ce n'est pas propre au dessin VRD, cette manie de vouloir tout tracer comme si chaque trait allait décider de la solidité du bâtiment — ça vient de moi, pas du logiciel.

Le fil d'eau, la pente et l'échelle qui rassure

Le fil d'eau, ce mot qui sonnait comme du jargon pur la première fois que je l'ai lu, correspond en gros au niveau bas à l'intérieur du tuyau — sans plus de détail, parce que je laisse volontiers les calculs d'écoulement à la note de calcul qu'on me transmet, pas à mon inspiration du soir. Il faut une pente pour que l'eau parte dans le bon sens, un léger dénivelé entre l'entrée et la sortie, mais je ne suis pas ingénieure et je préfère l'admettre plutôt que de réciter un pourcentage que je ne maîtrise pas vraiment.

Croquis manuel du fil d'eau et de la pente d'une canalisation d'assainissement

Ce qui m'a vraiment débloquée, c'est un soir où j'ai imprimé mon calque des armatures en noir et blanc pour vérifier une cote, et où j'ai découvert que tout restait parfaitement lisible sans qu'une seule information ne se perde dans le gris. La preuve, enfin concrète, que l'écran ment sur ce qui compte vraiment sur le papier. Régler l'épaisseur de mes lignes pour que le béton coupé ressorte bien à l'impression, ça a fini par devenir un réflexe plutôt qu'un mystère.

Pourquoi je m'acharnais sur le mauvais détail ?

Ça fait deux ans, maintenant, que j'ai quitté les tableurs Excel pour ce genre de soirées devant AutoCAD, et ce genre de moment m'arrive encore, régulièrement. J'ai essayé, un temps, d'apprendre en regardant des tutoriels YouTube calée dans le canapé, sans même ouvrir le logiciel à côté pour refaire les gestes en même temps. Ça ne m'a rien laissé du tout : le lendemain, devant l'écran, mes mains ne se souvenaient de rien, et j'ai dû tout reprendre trait par trait comme si je n'avais jamais rien regardé.

Clovis — jamais « Clo », toujours son prénom en entier, allez savoir pourquoi — m'a écrit l'autre jour pour prendre des nouvelles de mes plans. Je lui ai répondu que je me battais encore avec un trou rond dans le sol, ce qui, vu de l'extérieur, doit sembler un progrès bien modeste.

Si vous avez déjà buté sur un problème de structure qui ressemble à s'y méprendre à un problème de patience, vous comprendrez pourquoi j'ai trouvé que le plan de ferraillage d'un linteau béton est plus dur qu'imaginé : même sensation de logiciel qui semble deviner ce qu'on veut faire et décider de compliquer la tâche quand même.

Ce qui m'a vraiment fait perdre du temps, ce n'était jamais la géométrie du béton armé elle-même, mais ma manie de vouloir tout comprendre d'un coup avant même d'avoir ouvert le logiciel. Je commence tout juste à me construire une routine différente : dessiner d'abord, comprendre ensuite, et se relire à froid le lendemain plutôt que de s'acharner le soir même sur un détail qui ne changera rien à la solidité de l'ouvrage.

Plan imprimé à l'échelle 1/50 d'un regard de visite d'assainissement en béton armé

Recentrer le tampon, et ce que ça change

Le tampon de mon regard est enfin centré, le plan est sorti propre sur le papier, et pour la première fois je n'ai pas eu envie de tout recommencer en le regardant. Ce test tout simple, je m'en sers maintenant à chaque nouveau détail : est-ce que cette cote va changer quelque chose une fois le béton coulé, ou est-ce qu'elle ne sert qu'à me rassurer, moi, devant mon écran ? Si la réponse est la seconde, je passe à la suite, même si ça me démange de peaufiner encore.

Marcher un peu sur les quais, au bord de la Seine, en rentrant ce soir-là, m'a fait du bien, la tête enfin détachée du plan pour une heure. Un bloc de béton, un tampon en fonte, deux tuyaux qui se rejoignent sous le trottoir : ça n'a l'air de rien, ce petit bout de génie civil qu'on ne voit jamais depuis la rue.

Est-ce que je saurai un jour dessiner ça sans m'énerver contre ma souris ? Je n'en suis pas certaine, mais au moins je sais désormais où regarder quand quelque chose cloche.

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